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Transport urbain à Lima
Quand les autobus envahissent la ville
par Richard Perron

Imaginez une ville où les véhicules de transport en commun sont si nombreux que votre délai d'attente sur le trottoir ne dépasse rarement que quelques minutes. Imaginez une ville où la compétition est si féroce entre les transporteurs publics qu'il vous suffit de lever le bras pour qu'un autobus s'immobilise, peu importe où vous êtes. Merveilleux, n'est-ce pas? Pourtant, pour cinq millions et demi d'usagers des transports publics à Lima, cette situation s'apparente davantage à un cauchemar quotidien.

 

Congestion du système routier, contamination de l'air ambiant, haut taux d'accidents, réseau de transport désarticulé… Aborder la question des transports publics à Lima, c'est d'abord parler de ce qui ne va pas. Au début des années 1990, fortement encouragé par le Fonds monétaire international (FMI), l'ex-président Alberto Fujimori applique une politique de libéralisation à la grandeur du pays. Même déjà privatisé, le système de transport en commun n'échappe pas à la "thérapie choc" du gouvernement Fujimori : la déréglementation est totale.

Le souffle néo-libéral

Selon Julio Pflucker Arenaza de la Commission de transport de la Municipalité de Lima, c'est à partir de cette période que la ville commence à perdre tout contrôle en matière de transport urbain. N'importe qui peut alors démarrer sa propre entreprise de transport collectif. Il suffit de demander un permis à la ville qui le délivre sans complications. Aucune inspection n'est effectuée afin de vérifier la qualité du service offert; aucune restriction n'est imposée quant au nombre d'unités de transport en circulation et aux routes empruntées.

Des habitants de Lima rappellent que, dans la foulée des mesures néo-libérales, le gouvernement coupe massivement dans sa fonction publique et un grand nombre d'ex-employés de l'État se tournent vers les nouvelles perspectives d'emplois qu'offre alors le domaine du transport urbain. Parallèlement, des facilités de commerce sont établies entre le Pérou et le Japon et une grande quantité de taxis et d'autobus usagés sont importée pour être revendue à des centaines d'entreprises de transport.

La croissance de l'offre de transport collectif ne garde aucune mesure avec la demande. Julio Arenaza précise qu' "en douze ans, le nombre d'autobus passe de 10 500 à 42 000. Or, il ne nécessiterait pas plus de 10 000 autobus à Lima pour répondre à la demande". Aujourd'hui, il existe environ 400 entreprises privées de transport à Lima. Leurs véhicules sont enregistrés, mais économiquement, ces entreprises ne sont pas intégrées au circuit financier. Elles ne paient donc pas d'impôts et font partie de l'économie informelle. De plus, sur les 200 000 chauffeurs de taxi estimés, seulement 10 % détiennent un permis pour exercer.

La voie publique prise d'assaut

La surenchère entraîne une compétition féroce sur les routes et amène les chauffeurs d'autobus à une conduite agressive en raison de la nécessité de recueillir le maximum de passagers. "Cette course aux clients crée une ambiance de loi de la jungle où les transporteurs se voient en quelque sorte contraints d'enfreindre les normes de transport", souligne Julio Arenaza. Les autobus s'arrêtent n'importe où pour récupérer les passagers et ceux-ci sont invités à monter à bord du véhicule et en descendre rapidement afin que la course se poursuive. Cette lutte pour gagner des passagers entraîne de nombreux accidents. D'après la Municipalité Métropolitaine de Lima, 36 800 accidents de la circulation ont été enregistrés en 2002 à Lima, causant la mort de deux personnes quotidiennement.

Cette compétition n'a même pas l'avantage d'offrir aux passagers un service plus rapide. Les nombreux arrêts, la longueur des parcours et la congestion rapide du système routier leurs font plutôt perdre du temps. Edgardo Pérez Figueredo habite la partie sud du Lima métropolitain. Pour se rendre à son lieu de travail, situé dans les quartiers centraux de Lima, il doit passer pas moins de deux heures dans les transports en commun. Pour une bonne partie des habitants de Lima, cette réalité n'a rien d'exceptionnel.

Par ailleurs, l'excès de véhicules souvent vétustes sur les routes constitue un important facteur de contamination de l'air ambiant. Le touriste de passage s'en rendra compte d'ailleurs immédiatement. Toute cette pollution n'est pas sans causer des problèmes de santé, se plaignent certains habitants qui constatent que l'asthme affecte de plus en plus d'enfants.

 
Photos: Richard Perron
 
 
 
La compétition
La circulation
Voie pour train urbain
 
 
Diverses entreprises de transport pour un même parcours
De petits et grands autobus essaient de se faufiler pour récupérer les passagers
Voie surélevée de train urbain, un projet interrompu au début des années 1990
 
Une lueur d'espoir

Devant l'ampleur des problèmes, M. Arenaza avoue qu'il serait utopique de penser que toutes ces difficultés pourront être surmontées. "Ce qui prime d'abord, affirme-t-il, est de récupérer le principe d'autorité en matière de transport que la Municipalité de Lima a perdu aux yeux des transporteurs publics au fils des ans." Ces derniers, habitués à ne plus avoir de comptes à rendre à la ville, ont en effet pris goût à l'absence de contrôle.

Pour la suite des choses, la Commission de transport a élaboré un ensemble de stratégies. Il est question entre autres de poursuivre la construction d'une voie surélevée de train urbain, un projet interrompu au début des années 1990. La ville souhaite aussi réduire le nombre d'unités de transport de faible capacité qui représente près de 90 % du nombre d'autobus en circulation. Elle prévoit mettre en place des voies réservées à de nouveaux autobus articulés, de haute capacité, en partenariat avec l'entreprise privée.

Ironiquement, parmi les bailleurs de fonds de ces projets se trouve la Banque Mondiale, institution sœur du FMI : ce dernier, 15 ans plus tôt, avait plutôt incité le gouvernement à se désengager des transports publics. Quant à l'ex-président Fujimori, également de nationalité japonaise, d'importants scandales de corruption ont mis fin à son règne. En novembre 2000, deux jours après avoir renoncé à la présidence alors qu'il s'était réfugié au Japon, le Congrès de la République a refusé sa renonciation et l'a destitué pour "incapacité morale".


Ambiance sonore ( fichiers MP3 ) :

1. L'appel des cobradores en passant devant un arrêt d'autobus - 63 secondes
2. La circulation au quotidien dans la ville - 47secondes