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Photo Gaétan

La Seguridad Ciudadana
Aux armes citoyens!
par Gaétan Pouliot

Le sentiment d'insécurité qui plane sur les sociétés latino-américaines frappe de plein fouet la capitale péruvienne, Lima. En réponse à ce problème croissant dans la mégalopole, les citoyens mettent sur pied leurs propres systèmes de défense : la Seguridad Ciudadana.

 

L'Amérique latine, terre de contraste, vit au jour le jour avec de grandes injustices socio-économiques qui sont le terreau de la violence urbaine. Selon les données disponibles, cette région du monde est la plus violente en terme de meurtre par arme à feu et cela touche plus particulièrement les grandes villes aux prises avec une croissance de la population incontrôlable. En effet, Lima se taille une triste place parmi ces cités violentes avec un haut taux d'homicide de 28 par 100 000 habitants, comparativement à 1,7 pour Toronto et 2,0 pour Montréal pour la même période (2001). Toutefois, le problème majeur de la ville des rois n'est même pas là. C'est plutôt le fléau des délits mineurs, tels que les cambriolages, les vols et assauts sur la voie publique, la délinquance, le banditisme juvénile et les enlèvements, qui menace les citoyens. À la fin de 2003, 75 % des Liméens croyaient que la violence liée à la délinquance était en augmentation. La hausse de ce sentiment d'insécurité ne date pas d'hier et prend racine dans une triste facette de l'histoire du pays.

Les sources de l'insécurité

L'histoire récente de Lima est passablement éclairante sur le sujet. En effet, les vagues d'immigration vers la ville à partir des années 1950, amplifié durant la guerre civile (1980-2000), ont créé d'énormes poches de pauvretés urbaines dans cette ville déjà au prise avec plusieurs problèmes de gestions liés aux manques de ressources.

La guerre civile marquée par des années de terrorismes a aussi fortement marqué l'imaginaire des Liméens. Au départ, la guerre civile qui était perçue comme un problème touchant principalement les régions du centre du pays est venu percuter violemment l'imaginaire des citadins en 1982 alors qu'une voiture piégée explose en plein centre du quartier huppé de Miraflores. Lima est touché en son centre et les citadins qui se croyaient en sécurité ne peuvent plus ignorer cette menace. À partir de ce moment, nul ne se sentait à l'abri. À la fin des années 1980, l'insécurité est palpable et le conflit entre les forces subversives du Sentier Lumineux et l'armée péruvienne contribue à la méfiance des citadins et à l'enferment. C'est principalement à cette époque que les citoyens de Lima s'arment, s'achètent des chiens de garde et barricadent leur maison pour faire face aux attentats terroristes et au banditisme. Ainsi, la ville des rois se métamorphose peu à peu en une forteresse.

En plus de la menace terroriste, le banditisme se répand au rythme des vagues d'immigration et de la récession économique qui ne cesse d'empirer. À cette époque, la police nationale est trop occupée à combattre les guérilleros et délaisse tranquillement la protection citoyenne et la prévention. En plus, plusieurs citoyens ne font pas confiance aux services policiers affectés par la corruption.

Aujourd'hui, malgré la fin de la guerre civile, l'insécurité demeure et la dégradation de la situation économique se poursuit. Comme l'indique les données, la perception de l'insécurité ne cesse d'augmenter. En octobre 2003, 88 % des Liméens se sentaient menacé dans la rue, alors que 53 % d'entre eux ne se sentaient pas en sécurité dans leur propre maison! Malgré une certaine psychose collective, le problème demeure réel. Tous les citadins peuvent vous compter des histoires de vols dont ils, ou un de leur proche, ont été victime. Cela prive les Liméens de leur liberté et contreviens à la Déclaration des droits de l'homme des Nations Unies.

Face à cette problématique, la sécurité a pris de plus en plus de place au sein de l'agenda politique péruvien. Pour lutter contre ce fléau, les diverses municipalités constituant Lima ont mis sur pied un autre système de protection pour appuyer la police nationale qui manquait considérablement d'effectifs et de moyens. Ce système se résume à une police de quartier non-armé, mais ne semble pas suffisant pour protéger les citoyens surtout que les municipalités les plus pauvres ne peuvent pas se payer ces services. C'est dans ce contexte que les citoyens exaspérés de faire face à une criminalité toujours plus présente et violente ont décidé de se prendre en main et d'assurer leur propre sécurité.

 
Photos: Gaétan Pouliot
 
 
 
 
 
Grille de sécurité dans un quartier de classe moyenne
Un serenazgo et son chien
Lieu de résidence surveillé
 

La Seguridad Cuidadana

C'est pour pallier à l'incapacité de l'État de protéger les citoyens que ces derniers ont décidé d'organiser la protection civile. Ils se regroupent donc en organisation de voisinage, regroupant les habitants d'une rue, d'un pâté de maison ou d'un quartier entier, pour mettre sur pied la défense de leur milieu de vie.

Si, au départ, cette idée de solidarité a émergé dans les quartiers les plus pauvres de Lima (los conos) pour combler les lacunes des services de sécurité de l'État et de la municipalité, aujourd'hui elle est présente dans toutes les parties de la ville. Ce type d'organisation existe déjà depuis un certain temps, mais cela fait environ cinq ans qu'il existe de plus en plus de pression pour instaurer ce système à grande échelle. Le système de Seguridad Ciudadana (Sécurité citoyenne) qui existe aussi ailleurs en Amérique latine prend diverses formes.

En premier lieu, une des pratiques consiste ni plus ni moins qu'à barricader certains quartiers avec des portes grillagées surveillées par un garde et qui ne s'ouvrent que sur identification. Ces urbanisaciones qui frappent l'imaginaire lorsqu'on les voit ne touchent que 8,8 % de la population de Lima et existe surtout dans les quartiers aisés et de classe moyenne.

Un autre moyen de protection plus répandu est la vigile citoyenne. Ce système de vigile consiste à mettre sur pied des patrouilles citoyennes ou d'engager un patrouilleur qui couvre une zone donnée de votre secteur. Ce dernier a pour objectif d'avertir les policiers en cas de méfait. Alors que près du tiers des Liméens disent avoir une organisation de voisinage pour la protection citoyenne, 41 % des citoyens bénéficient de la protection d'un vigilant dans sa rue. Cette mesure est d'autant plus populaire que 82,2 % des citoyens de Lima seraient disposés à participer, s'ils y étaient convoqués, à une organisation de la communauté pour améliorer la sécurité des citoyens. C'est ainsi que le voisinage se constitue en organisation de défense et paie de sa poche cette protection supplémentaire.

Dérive communautaire

Malgré que l'on puisse saluer cette solidarité communautaire pour améliorer leur milieu de vie, l'absence des forces de l'ordre ouvre la porte à des exactions des citoyens sur les voyous qui leur tombent entre les mains. C'est-à-dire que cette pratique peut tomber dans la justice villageoise et arbitraire lorsque des citoyens exaspérés par la criminalité déversent leur trop plein de colère sur de petits bandits. Il n'est pas rare de voir dans les nouvelles des cas où la police est arrivée juste à temps pour sauver un criminel de la justice communautaire. L'État de droit est important pour assurer à tous les citoyens un traitement juste et égal devant la loi.

Insécurité et avenir

Il faut bien être conscient que le droit à la sécurité préoccupe grandement les Liméens et l'État péruvien. Cependant, malgré tous les moyens pris par l'État, la municipalité ou des organisations citoyennes, l'insécurité demeure. En fait, pour profiter de ce droit fondamental qu'est la sécurité, les moyens répressifs ne suffisent pas. Il doit aussi avoir une observation notable du respect des droits économiques et sociaux. C'est-à-dire, que la situation socio-économique devra s'améliorer pour permettre une véritable baisse de l'insécurité. Cette problématique affecte toute l'Amérique latine où le terreau de cette insécurité se trouve dans la mauvaise redistribution des richesses tant au niveau mondial que national. Cela résulte en un cercle vicieux de violence et de marginalisation difficile à rompre. Tant que la pauvreté et la mauvaise distribution de la richesse demeureront, l'insécurité fera partie de la vie des Liméens.

Ainsi donc, la Seguridad Ciudadana est un baume sur une blessure beaucoup plus grande. Pour surmonter cette situation, l'État péruvien se devra d'agir sur la scène locale et internationale. En faisant la promotion du renforcement de l'État et d'une meilleure distribution des richesses (ce qui n'est malheureusement pas le cas en ce moment), le gouvernement péruvien devra aussi agir sur la l'échiquier mondial - avec ses confrères latino-américains - pour faire pencher l'économie mondiale en leur faveur (ce qui n'est pas non plus le cas actuellement). Entre autres, un bloc latino-américains pourrait émerger pour défendre ses intérêts et se développer économiquement. Avec le renforcement du MERCOSUR et l'attrait du Mexique pour une telle institution, l'avenir pourrait être plus prometteur pour le Pérou.


Ambiance sonore ( fichiers MP3 ) :

1. Étapes à franchir pour rentrer chez soi - 81 secondes
2. Signal indiquant la précence d'une vigile citoyenne - 18 secondes


Entrevue : Mme Maritza Rosario Buendía
Conférence : Allocution du Ministre des Affaires extérieures du Mexique, M. Ernesto Luiz Derbez, Juillet 2004, Siège de la Communauté Andine, Lima, Pérou.
Sites Internet pertinents : www.seguridadidl.org.pe
www.aprodeh.org.pe/sem_verdad/index.htm
www.cverdad.org.pe