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L'économie informelle
Là où la loi ne le prescrit pas
par Danie Royer

La cuisine demeure animée malgré l'apogée de la nuit qui veille sur Lima. Yasmine s'adonne minutieusement à la confection de ses précieux chocolats. Un parfum irrésistible fait son chemin dans la maison malgré tous ses occupants qui doivent refouler cette tentation. Demain, Yasmine ira vendre ses bouchées de désir dans le quartier voisin où logent la plupart des touristes et la classe supérieure de la capitale; un marché riche et très convoité.

 

La famille Salazar habite une coquette maison construite dans un secteur en développement dans le quartier de Surco. Pour subvenir à leurs nécessités économiques et du même coup aider au besoin les voisins, pratiquement tous les membres de la famille élargie participent à une activité économique dite informelle. Yasmine, 17 ans, vend son chocolat. Yolanda fabrique des poupées en chiffon qu'elle met au marché à la paroisse afro-péruvienne. Violetta aide une voisine à cuisiner des desserts typiques qu'elles vendent dans le mercado du quartier. Occasionnellement, la petite Andréa, 10 ans, fait sauter du maïs qu'elle offrira le lendemain à ses camarades de classes en échange de quelques sous. Les jeudis soirs, tout le voisinage apporte leur soutien à la famille en s'offrant un petit repas préparé par Yasmine et Yolanda. Derrière la porte grillagée de la maison verte, les jeunes femmes passent leur soirée à servir des brochettes, salades, hamburgers et pommes de terre aux passants. Devant ce portrait, Elsa, qui assure seule un revenu régulier à la maison, fait l'éloge de ses nièces en vantant leurs talents et leurs initiatives. La famille s'en sort tout de même dignement.

Dérapage non-contrôlé

On appelle "secteur informel" toute la partie de l'économie qui n'est pas (ou peu) réglementée par des normes légales et reconnues par le gouvernement. Ces travailleurs s'exécutent surtout dans le secteur des services telle la vente ambulante. Les solliciteurs sont omniprésents : dans l'autobus, un homme vante les vertus d'une brosse à dents tandis qu'à l'arrière, un musicien impose un air andin de sa flûte de pan. D'autres, beaucoup plus organisées, déballent leur marchandise sur le coin d'une rue et agrémentent leur kiosque de centaines d'items les plus variés passant par des loupes de toute dimension à une multitude de films gravés sur DVD (alors que les œuvres se trouvent souvent encore à l'affiche au même moment). Les autorités, aveuglées par l'ampleur du problème, ne se sentent que très peu concerné par la perte de contrôle irrémédiable de l'économie qui sévit présentement au pays. Pourtant, les lois existent mais les mesures sont faibles et peu conséquentes.

Selon des spécialistes du Global Labour Institut, la part du secteur informel dans l'emploi total à Lima est passé de 38 % en 1984 à plus de 58 % à ce jour. D'ailleurs, c'est dans les années 1980 que l'on constate une nette dégradation de l'économie du Pérou à la suite du régime infructueux du président Alan García. Parallèlement, en cette même période, un conflit interne fait rage à travers le pays; un groupe extrémiste, le Sentier Lumineux, tente d'éliminer ses opposants principalement concentrés dans les régions montagneuses. Les paysans effrayés fuient alors les Andes en se réfugiant vers les villes de la côte. La capitale a vu ainsi sa population quintuplée, passant de 1,5 à quelques 8 millions d'habitants en moins de vingt ans.

Priorité : subsister

Cette soudaine explosion démographique de la métropole fait fie de toute démarche de développement dite normal et fait grimper en flèche le taux de chômage. Même les diplômes universitaires ne sont pas gages d'un emploi salutaire. Abandonnés par le gouvernement et luttant donc individuellement pour subsister à leurs besoins les plus primaires, les Liméens, de nature débrouillards, n'ont d'autre choix que de créer leur propre emploi, qu'il soit légal ou non. "Les lois sont inadaptées à la réalité et les gens sont forcés de vivre dans l'illégalité, se condamnant du coup à la marginalité et, surtout, à la pauvreté." a constaté l'économiste, président de l'Institut Liberté et Démocratie (ILD) et auteur de L'autre sentier : la révolution informelle dans le Tiers Monde, Hernando de Soto. "Dans tous ces pays [en voie de développement], le capitalisme est réservé à une élite. Il crée une forme d'apartheid. La légalité y est marginale et l'illégalité, la norme."

Outre la question de l'économie, ce sont les conditions humaines qui composent les principaux enjeux des conséquences de l'économie informelle. Selon une enquête de l'ILD, les personnes affectées au secteur informel travaillent en moyenne 12 heures par jour. Également, les femmes ainsi que les enfants constituent une très large part de la main d'œuvre et représentent les principales victimes de la précarisation du travail. "Loin d'être un premier pas vers une amélioration de leur situation, voire vers une modeste prospérité, le travail dans un secteur informel est une stratégie de survie, et reste précaire, fragile, marginal et misérable." nous rapporte le Global Labour Institut à la suite d'une intervention de Dan Gallin lors d'un séminaire.

 
Photos: Danie Royer
 
 
 
 
 
Marchand d'objets divers en bordure de l'avenue Ugarte
Vendeuse de mazamora morada à la Plaza Dos de Mayo
 

Lois suggestives

Malgré une certaine législation du secteur dit formel, les conditions de travail ne sont guère mieux; salaire inexact ou inconstant, horaire peu flexible et exigeant, rendement impossible à atteindre, etc. Le 14 juillet 2004, la Confédération Général du Travail du Pérou (CGTP) décrétait un arrêt de travail national afin de dénoncer l'inaction politique du gouvernement d'Alejendro Toledo pour contrer les conditions précaires et les injustices relatives aux travailleurs. Le mouvement réclame une profonde réforme de l'État et des institutions fondamentales sur la base d'une nouvelle constitution et d'une démocratie participative. La grogne des travailleurs de tous milieux est palpable et les gens exigent un changement. La très grande majorité des Péruviens, soit près de 95 % se disant insatisfaits du gouvernement en place, devra patienter encore quelques mois avant de passer aux urnes en janvier 2006 pour ainsi voir leur situation possiblement s'améliorer quelque peu. Il en demeure que les partis politiques en vue ne s'illustrent que faiblement pour un meilleur avenir économique.

" S'il n'y a pas de solution, la lutte nous continuons ! "

Le secteur informel, étant donné sa part importante, se trouve ainsi intégré dans l'économie globale du pays. Toutes les stratégies d'organisation fondées sur l'hypothèse de sa disparition, à plus ou moins brève échéance, par son intégration graduelle dans le secteur formel sont vouées à l'échec. "Il ne s'agit pas de démanteler le secteur informel, mais de l'organiser dans le cadre de ses propres réalités" constate le Global Labour Institut dans un rapport sur le sujet.

La problématique du secteur informel étant aujourd'hui reconnue sur plusieurs instances, une lueur d'espoir tente de poindre à l'horizon. Au cours de ses deux dernières années, plusieurs plans d'actions ont été mis au point par différents organismes à plusieurs échelles. La municipalité de Lima s'est vue doter d'un Programme de Développement du Travail (PLADES - Programa Laboral de Desarollo) qui permet de se tenir plus au fait des conditions des vendeurs ambulants et d'y tenir certaines statistiques. Une coopération s'est également développée entre plusieurs regroupements internationaux et une fédération comptant plusieurs organisations de vendeurs de rue et de marchés de Lima, FEDEVAL, s'est affiliée à la centrale syndicale nationale du Pérou (CUT) leur promettant des appuis pour de meilleures conditions.

Enfin, la route est ardue pour qui désire améliorer sa situation et celle de sa famille. À l'époque pas si lointaine de l'exode rural, Lima signifiait liberté, espoir et prospérité, mais rapidement, les ressources furent épuisées et le rêve d'une vie meilleure s'évapora avec elles. Le ciel gris et lourd de Lima pèse maintenant sur la tête de ses millions d'habitants en les condamnant à une vie sans grands éclats où même l'espoir se fait utopique. Une vie sans sol. La lutte doit continuer!


Ambiance sonore ( fichiers MP3 ) :

1. Musicien au centre-ville - 25 secondes
2. Vendeur ambulant de mandarines - 22 secondes