Bolivie: la lutte pour le droit à l’eau à Cochabamba

Publié le 18 avril 2010

À l’instar de ce qui s’est produit dans la majorité des pays du continent latino-américain, les Boliviens et les Boliviennes ont subi une perte progressive du contrôle de la gestion de nombre de leurs ressources à travers une série de ‘’nouvelles politiques économiques’’ – néolibérales – au cours de la décennie 1980. Bien que le processus de privatisation n’était pas étranger pour les peuples de Bolivie à la fin des années 1990, la concession du service d’eau de la municipalité de Cochabamba à un consortium privé le 3 septembre 1999 a entraîné une vague de mobilisations sans pareil, communément appelée la Guerra del Agua (la Lutte pour l’eau), qui a servi et sert encore aujourd’hui de modèle pour les communautés et les peuples luttant pour la sauvegarde de leur droit à l’eau.

Cette lutte pour l’eau s’explique en partie par le fait que Cochabamba, troisième plus grande ville de Bolivie, est aux prises avec de sérieux problèmes d’approvisionnement en eau depuis plus de 50 ans. Région agricole, l’accès à l’eau revêt une importance particulière non seulement pour la consommation des personnes, des familles et des communautés mais également pour l’irrigation des terres. Les périodes où l’eau s’est faite rare à Cochabamba ont fortement été utilisées, tour à tour, par les autorités politiques qui se sont succédées.

L’eau revêt également un caractère sacré pour plusieurs communautés rurales de la région. Leur vision andine de l’eau, celle qui conçoit l’eau non pas telle une simple ressource naturelle mais tel un élément de la nature doté d’une vie propre, ne peut en aucun cas s’accorder avec le concept de marchandisation qui sous-tend tout processus de privatisation. Pour les nombreuses communautés qui partagent cette vision, l’eau est au service de tous les êtres humains et ne peut, en conséquence, appartenir à personne. De surcroît, selon cette conception, le droit à l’eau est davantage qu’un droit humain, c’est également un droit de la Terre Mère. 

En plus de violer la conception andine de la nature, la privatisation de l’eau à Cochabamba a eu pour effet de forcer les communautés qui récoltaient l’eau de pluie à renoncer à cette pratique, d’obliger les gens à payer pour l’utilisation de leurs propres puits ou à se connecter au réseau de distribution de la compagnie moyennant un tarif qui a augmenté de façon exponentielle avec la concrétisation de la concession du service d’eau. En certains endroits, les tarifs ont augmenté de 100%. En analysant la vision andine de l’eau et l’impact que la privatisation a eu sur l’accès à l’eau, il est plus aisé de comprendre que nombre de paysans et de paysannes se sont unis aux utilisateurs et utilisatrices des services d’eau de la ville pour dénoncer et lutter contre la concession du service d’eau de la région à un consortium privé, de surcroît étranger.

Néanmoins, la lutte pour le droit à l’eau à Cochabamba est beaucoup plus qu’une histoire de lutte populaire. Elle est, en même temps qu’une lutte, une histoire de participation citoyenne et de coordination sociale. Bien avant qu’éclatent les manifestations populaires qui ont rassemblé parfois jusqu’à 100 000 personnes, un travail de reconstruction du tissu social et d’organisation populaire avait été amorcé afin d’assurer le succès de la lutte pour le droit à l’eau.

En effet, dès la concession des services d’eau potable au consortium étranger et la promulgation de la loi 2029 qui entérina la privatisation de l’eau à Cochabamba en septembre et octobre 1999, plusieurs organisations régionales (comités civiques, comités de suivi, coopératives, comités et associations de défense de l’eau) se sont réunies dans le but d’exiger une dérogation à la loi et l’annulation du contrat de concession du service d’eau. Les représentants et représentantes de ces associations et comités ont décidé d’organiser une coordination départementale de défense de l’eau, la Coordinadora para la Defensa del Agua y de la Vida (la Coordination pour la défense de l’eau et de la vie). Ce n’est que lorsque les tarifs d’accès à l’eau ont subi une augmentation en décembre 1999 que la vague de manifestations a réellement débuté, suivie d’une vague de répressions. Le fait que les gens étaient déjà organisés et unis pour défendre un bien commun a forcé le gouvernement à se plier au dialogue et, trois mois plus tard, à révoquer le contrat conclu avec le consortium privé.

Le triomphe des Cochabambinos et des Cochabambinas démontre que la lutte pour la défense de nos droits exige d’abord et avant tout d’agir ensemble et de lutter par le biais d’actions concrètes et coordonnées pour un but commun. À Cochabamba, il s’agissait de celui de défendre le droit à l’eau pour tous.

Ann Dominique Morin
Développement et Paix

Commentaires

  • Ryan Worms 18 avril 2010

    Merci pour ce texte. Nous avons bien hâte d’en avoir d’autres et de sentir tes impressions sur cette rencontre.
    Cochabamba est un exemple inspirant pour nos actions cet automne.

    Bonne route,

    Ryan

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